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Intérim à durée indéterminée

par La rédaction le Février 2010 à 22h09
Mon ami Gabin est intérimaire. Il l’a toujours été depuis qu’il travaille, soit presque quatre ans et demi. Et on trouve tous ça normal.
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A la fin de son BTS de pépiniériste, Gabin rentre dans une papeterie du Grésivaudan où travaille déjà son père, histoire de commencer à bosser. Pendant trois ans et demi, il est intérimaire. Quand surviennent des période de creux, il est prié de rester chez lui, sans salaire. « Ils ont proposé de m’embaucher à un moment, on était trois dans le même cas. On a passé des tests, ça s’annonçait bien ». Des tests, encore, après plusieurs années de travail dans la boite. Mais qui ne serviront à rien… Suite aux inondations dans le Grésivaudan, l’usine est sinistrée et ferme pendant plusieurs mois. Plus de boulot, pendant ce temps, pour les intérimaires. « Quand l’usine a recommencé à travailler, les deux autres qui devaient être embauchés n’ont pas été rappelés. Moi, ils m’ont sûrement rappelé parce que mon père y bosse. On ne m’a plus parlé d’embauche ».
Ainsi se prolonge l’intérim et ses trois huit : midi-huit heures, huit heures-quatre heures ou quatre heures-midi. « Un jour, un contremaitre m’a laissé un message, pour me dire que le lendemain j’étais en formation sur un autre poste ». Lors de la formation, il découvre qu’il devra conduire un énorme bulldozer. Du jour au lendemain, il passe de papetier, qui travaille sur des machines, à conducteur d’engin. D’un travail en équipe avec une bonne ambiance à un travail seul dans un gros tracteur. Et personne ne lui a demandé son avis, ni ne l’a prévenu. Il refuse.

Gueule noire en salle blanche

« Avant ça, j’avais déjà postulé dans une entreprise de semi-conducteurs, passé trois entretiens et fait une journée complète de tests » explique t-il. Mais le poste qu’il voulait était pris. « J’appelais de temps en temps, pour savoir s’il y avait de la place. J’ai appelé après cette histoire et ils m’ont proposé un poste ». Fini les papeteries, l’usine poussiéreuse,
le bruit des machines et l’odeur de la pâte à papier. Direction l’autre rive de l’Isère, les salles blanches et les combinaisons stériles. Mais toujours en intérim. « C’était prévu qu’il n’y aurait pas d’embauche jusqu’à la fi n de l’année. Beaucoup de CDD de 9 mois n’ont pas été renouvelés, et ceux qu’ils ont gardés, ce n’est pas en CDI, mais avec un nouveau CDD de 9 mois. Au début de l’année prochaine, ils devraient me proposer un CDD aussi ». Au bout de quatre ans et demi d’intérim, le travail de Gabin est enfin reconnu : il va peut être obtenir un CDD. Tu parles d’une récompense…
L’intérim, ce sont aussi des choses qu’on ne voit pas forcément : « Les vacances sont payées, deux jours et demi par mois je crois mais du coup on ne peut pas les prendre. Aux papeteries, je faisais comme les CDI, je posais mes vacances par lettre, quatre mois à l’avance ! » Des vacances évidemment pas payées… « Là, ils m’ont quand même demandé si je voulais prendre quelques jours à la fi n de l’année ».
De l’industrie traditionnelle aux nouvelles technologies, les recettes sont les mêmes. Usage constant de l’intérim non justifié, de contrats à durée déterminée et des lendemains incertains pour les travailleurs.

Moins d’ambiance, moins de syndicats

« L’ambiance ici n’a rien à voir avec les papeteries. Là-bas, c’est une vieille boite, tout le monde se connaît. Y’a des vieux ouvriers, des syndicalistes, des vrais ! La salle blanche c’est pas pareil, les gens ne sont pas solidaires entre eux, ils ont peur, c’est bizarre ». Et pour cause : tout y est contrôlé. Chaque geste est surveillé, noté, archivé et l’entreprise dispose d’un bon moyen de pression - les augmentations de salaires, négociées au cas par cas. Tout est pris en compte, des jours d’absence aux erreurs faites au travail. « Il n’y a pas beaucoup de syndiqués parce qu’ils ont peur que ça passe mal au moment de négocier leur salaire. Dans toutes les zones, il y a des écrans qui montrent les objectifs du jour et le niveau où on en est, à chaque fois que tu tournes la tête, t’en vois un ! A côté de ça, les chefs ne nous mettent jamais la pression, ils disent qu’ils préfèrent la qualité à la quantité. Mais avec les écrans, on est conditionnés à produire. Moi, je crois que je suis bien vu, ils n’arrêtent pas de me faire des compliments. Mais ça ne change rien, je suis en intérim, je sais que si je fais une connerie, ils ne me reprendront pas la semaine suivante ».
« Le plus vieil intérimaire de France » le nomme t-on pour plaisanter. « Non, mais y’en a qui sont intérimaires depuis vachement plus longtemps que moi ! »
Et c’est peut-être ça le plus déroutant : il est probablement plus chanceux que beaucoup d’autres… Ceux qui se heurtent aux portes des multiples boites d’intérim qui ne rappellent jamais, ceux qui enchaînent les missions différentes d’un jour sur l’autre, ceux que l’on appelle à 20h pour bosser à 20h30…

Cet article a été initialement publié en janvier 2008 dans le Torchon dauphinois N°3 (version papier)



La rédaction

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